Architecture

Comment définir l’architecture ? Quel est son rôle ?
A cette question difficile et vaste, dont la réponse ne peut être que réductrice et imparfaite, j'aimerai répondre par un oxymore: le rôle de l'architecture est de créer une émotion pragmatique. Générer des émotions au moyen du réel, du concret.

L’architecture, art du concret, se propose de susciter au moyen de données réelles, une émotion chez celui qui lui fait face. La peinture, la poésie ou encore la musique, au contraire, peuvent quant à elles provoquer des émotions au moyen de procédés très variés, parfois fantastiques ou imaginaires. Notre rapport à ces arts est donc complètement différent. Leur outil c’est l’âme humaine et ses infinis recoins. celui de l’architecte, la matière objective.

Ces émotions peuvent être de différentes natures et en des nuances infinies et subtiles : surprise, bien-être, curiosité, intrigue… vivre une architecture c’est comme faire la connaissance de quelqu'un. Une personne qui est susceptible de nous faire plusieurs impressions, comme nous sembler drôle ou mystérieuse. L’architecture doit être capable de nous faire ce même effet. Pour y parvenir, elle utilise les proportions et la géométrie, les formes et les matériaux, les scénarios fonctionnels et les technologies. Elle utilise la nature du sol, l'histoire des hommes, les propriétés physiques des matériaux, les données climatiques et même le mouvement des planètes. Ce sont là ces outils, sèchement objectifs, qui sont la manifestation de son rapport avec un site physique, avec un contexte historique, matériel et immatériel, avec des données programmatiques. Elle ne doit pas aller chercher plus loin les arguments de sa justification. Elle doit au contraire, toujours, avoir un lien avec le réel duquel elle doit nécessairement tirer ses outils, sa matière première. L'architecture doit être nécessaire, autosuffisante.

Par exemple, pour un projet de maison au bord de mer, et en raison de la proximité de la nappe phréatique, l’idée était de surélever la maison sur pilotis pour limiter les remontées capillaires. En plus de cette approche pragmatique, due à la nature du sol, implanter la maison sur pilotis lui confère un aspect temporaire, comme simplement posée et non ancrée, elle est prête à repartir. Le but est d'évoquer un camping-car familial, l’idée du voyage, la légèreté de l’été et des vacances. A des contraintes réelles, comme le sol, la réponse apportée est de nature qui dépasse la simple solution technique."On dirait une caravane!” est l'impression recherchée.

L'architecture n'est durable que parce qu'elle provoque en nous une émotion. C'est l'émotion qui révèle son esthétique. Et non parce qu'elle est utile. Cet aspect fonctionnaliste sert uniquement à l'ancrer dans son contexte particulier et immédiat, et non à l'éterniser. L'émotion nous lie à un lieu.

Il faut donc éviter les médiations subjectives et le symbolisme qui, sans manuel d’utilisation, ne peuvent être devinés par les usagers. Le musée juif de Berlin et en général plusieurs projet de son auteur en sont un parfait exemple: Les gens ne peuvent deviner que les ouvertures du bâtiment sont d’anciennes adresses reliées entre elles sur un plan, ou que les trois monolithes du musée de la guerre symbolisent la terre, la mer et les airs, les trois théâtres de cette guerre. L’angle de vue est dans ce cas trop restreint et n’ayant aucun rapport avec le vécu réel des usagers, nécessite une explication. Le subjectif s'installe. Et le gratuit est l'ennemi de l'art.

Certains concepts sont creux. D'autres concepts make sense. Les premiers trouvent racine dans nos intuitions, les seconds ne sont que des abstractions vides. De même, certains concepts sont architecturaux, et d'autres pas. Parmi les premiers, le concept d'ouverture/fermeture; comme l'ouverture d'un bâtiment sur une vue, sur un vide, ou sa fermeture face aux vents dominants ou en réaction à un voisinage. Un patio est une ouverture. À cet égard, l'architecture est certainement un jeu de pleins et de vides, mais également le dégradé de l’infinité de nuances qui existe entre les deux. Également, le concept de tension est architectural. La tension formelle qui révèle les caractéristiques d'un volume, ou celle qui met face à face deux éléments hétérogènes pour mettre en lumière leur caractère propre. La tension entre une construction est son contexte urbain. La tension est une forme de dialogue.
On oppose souvent les notions d'art et de science, de sensibilité et d'esprit rationnel, mais il semble pourtant évident que l’architecture est un tout indissociable à la fois art et science, sensibilité et raison. Et il semble bien que poser le problème en ces termes est un frein à une compréhension globale et holistique du monde et de l'architecture. Se poser la question de savoir si l'architecture est un art ou une science, c'est se poser la mauvaise question. L'architecture est création et discipline, poésie et technique. Et c'est sûrement là un de ses plus grands intérêts. Elle porte en elle une dimension poétique contrastant avec sa réalité constructive ou économique. Et bien que ces dualités et ces oppositions existent, il est nécessaire pour une appréhension complète d'essayer de les dépasser, ou plus précisément de ne pas voir en ces oppositions une limite ou une obligation de choisir.

Il est également important de recentrer la pratique architecturale sur ses questions fondamentales: le site, les choix programmatiques, la matérialité, le développement futur du projet, les frais d’exploitation. Et donc loin du maniérisme, des habitudes formelles et fonctionnelles auxquelles il faut résister et dont il faut démontrer la vanité.

Je suis convaincu que l’architecture doit être quelque chose d’accessible à tous, que tout processus créatif architectural doit être facilement accessible à n’importe qui, à tous. Et cela bien que l’architecture soit soumise à des règles et à des normes strictes et bien que l'élan créateur est quant à lui intransmissible.