Klaxons

Voir le trafic intense des grandes villes participe à la création d’un inconscient collectif et façonne l’idée qu’on a de ces villes, de leurs habitants et de leur civilisation. Une démonstration de puissance, en quelque sorte. Ces réseaux imbriqués qu’on devine, cette lutte de tout le monde contre tout le monde, de chacun contre le temps. Pour l’efficacité, pour la richesse, pour le progrès. Ce revers de la médaille qu’on croit inévitable et même inhérent à l’existence des grandes métropoles.

Alors, qu’arrive-t-il quand cette lutte arrive chez nous ? Quand les embouteillages ne sont plus en bas des grandes tours et sur les autoroutes, mais dans les quartiers résidentiels de notre chère capitale ? Quand les gens sont pressés, mais pour aller au café. Quand les routes sont bouchées et que personne ne semble travailler. Il arrive que l’image associée à leur progrès devienne elle-même celle associée à notre retard. Il y a une esthétique de l’embouteillage, en dehors de laquelle il n’est plus le symbole malheureux du développement.

C'est comme quand est arrivé chez nous le capitalisme, il est venu tout seul, sans les luttes et les consciences sociales qui vont avec. Marchant triomphant vulgaire et surpuissant et il a tout détruit. Nous avons donc le capitalisme brutal mais aucun de ces avantages. Pareil pour l’embouteillage et le progrès, nous en avons une mauvaise et très énervante réplique.

Les automobilistes sont souvent seuls, très peu de voitures comptent trois ou quatre passagers. Tous pressés, comme à Wall Street ou à la City. Sauf qu’ici les gens sont pressés pour aller au café. Aucun argent en jeu, aucune production de richesse. L’embouteillage, symbole malheureux du progrès, son épitomé, perd toute son esthétique, car même les cités dortoirs sont bouchées. Oui, il existe une esthétique de l’embouteillage.