Dessin

Jeune, je n’ai jamais pensé à devenir architecte. Je ne connaissais rien à ce métier, qui me semblait fait pour les premiers de la classe et bourré de calculs compliqués. Ce que je voulais c’était dessiner. Je voulais simplement dessiner, n’importe quoi, des hommes, des femmes, des feuilles d’arbres, un cheval. Malheureusement pour moi, j’étais bon en calculs compliqués et j’ai entendu dire qu’à l’école d’architecture on dessinait beaucoup.

Encore aujourd’hui, je pense être plus dessinateur qu'architecte. Et à mes yeux, c’est une tâche plus noble. Je sais que pour plusieurs architectes, le mot dessinateur est péjoratif, mais je crois tellement au pouvoir du dessin, que je n’ai aucun problème à l’assumer.

Quand on dessine, on délimite un territoire entre l’objet dessiné et soi-même. Un territoire dont on est jaloux, que l’on souhaite protéger et dont on veut préserver les frontières. On n’aime pas être dérangé quand on dessine. Il y a l’objet dessiné, le lieu, un angle de vue, un moment particulier de la journée, un instant et une éternité. La réussite d’un croquis donne lieu à une joie si enfantine, si naïve et donc si difficile à partager ou à communiquer, mais qui à la fois prouve la véracité de ce que l’on vient de ressentir. Dessiner change par exemple notre manière de voyager, car on aura envie de prendre notre temps sur cette place ou devant ce bâtiment et de ne pas seulement de déambuler comme les autres. On se crée un rapport particulier avec l’endroit qu’on visite. Nous ne sommes plus un simple touriste mais quelqu’un qui s'appesantit.

J’aime tous types de dessins, des croquis aux dessins de détails d’architecture. Et c’est mon amour pour le dessin qui me pousse à soigner mes détails architecturaux, plus que leur logique constructive par exemple. C’est pour faire de beaux dessins et non pour faire de beaux détails. Désolé.

Dans la langue française, les mots dessin, c'est à dire la représentation graphique, et dessein, qui veut dire projet, intention, but ou volonté, sont des homophones, c'est-à-dire qu'ils se prononcent de la même façon. Est-ce un hasard ? Je ne le crois pas. Le dessin n’est pas uniquement une reproduction, il va au-delà. Il est l’expression de l’essence même de ce qu’il représente. Il traduit les mêmes principes conceptuels que le sujet représenté. Tout objet, tout projet architectural devrait avoir sa propre manière d’être représenté. Les grands principes d’un projet, ses grandes idées structurantes, ces concepts doivent être ceux qui guident son dessin et sa représentation. Ce sont les mêmes principes à l'œuvre dans les deux cas. Objet et représentation ne font qu’un.
Certains dessins peuvent être trompeurs, oui je le sais. Mais le dessin, le vrai, ne trompe pas. Si vous voulez comprendre une chose, dessinez-la.