Bidonville
Si dans les bidonvilles l’espace urbain est investi par les habitants c’est que les familles sont nombreuses et les maisons petites, et non parce que les habitants ont décidé de s’inscrire dans une démarche écologique. Aujourd’hui, nous construisons des logements trop grands pour de petites familles, dont le mode de vie a changé. Un riche bourgeois a tout à fait le droit de construire sa grande baraque, considérée comme le reflet de sa réussite, mais voir des quartiers entiers être pensés avec comme unité de base des grands lots de terrain destinés à l’habitat individuel est tout simplement aberrant à tous les points de vue. Il suffit, pour s'en convaincre, de comparer n’importe quel bidonville de Tunis avec le quartier des Berges du Lac, quartier soi-disant prestigieux et planifié.
Un bidonville présente une cohérence et une homogénéité d’ensemble qui contraste fortement avec ce que certains appellent l'éclectisme des quartiers soi-disant planifiés. En fait, éclectisme est un mot pompeux pour désigner une architecture fourre-tout, schizophrène, déracinée et très laide en définitive. Au contraire, l’habitat anarchique est honnête et sincère, les procédés constructifs sont lisibles, les intentions claires, les besoins auxquels on répond simples et concrets tout comme les réponses architecturales qui leur sont apportées. Le meilleur exemple étant ces escaliers menant aux toit terrasses, ajoutés à posteriori pour la plupart, et qui confèrent à ces quartiers un expressionnisme réjouissant.
Les bidonvilles sont évolutifs, constamment en mouvement, parce que leur structure et leur essence même le permettent. Les Berges du Lac, quant à eux, donnent l’impression d’être figées, planifiées pour l'éternité, Les planificateurs s' imaginent que l’apparente symétrie et la géométrie apparente de leurs rond-points suffiront pour créer un beau morceau de ville et de vie. Les nouvelles extensions n’y changent rien et donnent lieu à de nouveaux quartiers nommés, de manière affligeante, Lac 3 ou Lac 0. Pourquoi pas Lac 1/2. Ici, comme dans tous les autres nouveaux quartiers, c’est l’illusion des plans et la platitude du dessin en deux dimensions et donc de l’imagination qui sont à l'œuvre. Des grands axes vides car trop larges, menant à des ronds-points projetés platement sans prise en compte du contexte. Je me suis toujours demandé qui pouvait bien aimer vivre dans ces grandes demeures, en face de ces grandes avenues désertes.
Plusieurs études sur les bidonvilles soulignent leur caractère écologique et le fait qu’ils ont réussi à faire investir les rues et à créer une cohésion sociale. cela est souvent le reflet de l’inadéquation entre le nombre et la surface. Les maisons ne présentent aucun superflu : Un seul salon, une petite cuisine, une seule salle d’eau, et deux chambres, une parentale et une pour les enfants (parfois les deux à la fois). Inutile de rappeler qu’il n'y a qu’une seule télé et qu’on doit souvent la regarder avec les autres membres de la famille. Si les gens sont dans la rue c’est qu’ils y sont contraints. Ils aimeraient peut-être vivre dans de plus grandes maisons, et ne se doutent pas qu’ils sont avant-gardistes. Les logements sont directement alignés sur les voies de circulation, les trottoirs sont rares. Entre la rue et le chambre il n’y a que quelque pas à faire ; cela renforce la relation entre les deux et leur interpénétration. La porte de la maison c’est encore la cuisine ; il y a deux mètres entre les deux. On est encore chez soi dehors. On agrandira la maison plus tard, quand les moyens seront à disposition.
Si construire de petites maisons n’est pas l’unique garant d’un modèle de ville durable, à échelle humaine, en construire des grandes est sans doute la bonne voie pour échouer. La spéculation n'est jamais une solution. Il faut revenir à une réelle planification.